Le silence des heures

Journal d'une retraite normande - août 2021 - Jérôme Nathanaël

Silence. Laissez advenir. Lâcher les mots de bruit, la fureur d'un monde insensé. Tant de mots inutiles, peu de paroles vraies, naissant au centre de soi.

J'ai encore laissé échapper l'instant précieux où quelque chose allait se dire. J'attendais juste un mot, une petite vague qui aurait effleurer la conscience, juste l'accueillir, dire merci, à qui ? à quoi ? même alors tout est mystère.

Tant d'arrogance, de prétention à savoir, à maîtriser, à dominer, à tordre la Vie à sa volonté, voilà où vont les hommes depuis toujours... pour aller où ? nulle part, juste toujours plus vite et plus loin, jusqu'au vide.

Non pas un vide plein d'âme et de juste action, mais un vide plein de mort et de destruction, un vide de mensonges permanents et d'illusions, un vide de cauchemar, un trou béant qu'il faut ne pas voir, car alors, le voyant, il faudrait changer ou devenir fou...

Et c'est dans cet exil que nous tentons de vivre, depuis notre premier souffle... et nous débattant jusqu'au dernier, pour s'ébrouer d'un sommeil quasi général, comme d'une eau sale et épaisse qui engourdit...

Et ce sommeil lourd est plein de bruits de citadelles dressées pour séparer les hommes, pour les empêcher de se découvrir fils de Lumière...

“Marque un signe sur ceux qui souffrent des abominations commises dans Mon Monde...”

10 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

—– Photo Tim Hüfner —-

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Quand tout se tait, que reste-il ?

Réveil au milieu de la nuit. Dans mon rêve, j'ai rejoué les violences de l'enfance, sueurs et larmes, seul le rachat de l'Amour pourra mettre un terme.

J'ai tellement souffert que je ne pourrai jamais tout raconter... les deuils, les trahisons, les violences et l'exil, jamais un endroit, une situation où être vraiment soi... dans la clarté d'une naissance sans cesse renouvelée.

Parler à voix basse, en confidence, dans le silence de la nuit.

11 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

—– Photo Keagan Henman —-

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Courir, à perdre haleine, dans l'exaltation de la légèreté retrouvée.

Au secret des chemins égarés dans l'humide ou sur le commun où foncent les bolides débridés des campagnes, je t'ai parcouru aujourd'hui bocage normand, délice de nature bien qu'écorchée par l'appropriation des cultures et des chasses protégées par les alertes à la garde...

Et mon esprit s'envolait au rythme de ma cavalcade, comme si ma joie toute physique était le présage d'une humble retrouvaille, celle du savoir et du presque sentir au fond de moi battre lentement la respiration d'une autre étendue, celle du divin inachevé...

11 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

Bocage normand

—– Photo © Jérôme Nathanaël —-

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Complies. Les dernières notes du Salve Regina tournent encore dans la nef. Les yeux fermés, je goutte jusqu'à la dernière résonance la douceur mariale de ce chant apaisant qui semble nous accompagner d'au-delà du temps et de l'espace. Et les images déferlent soudain devant mes yeux... une brèche s'ouvre dans le vaisseau du réel et s'engouffre une autre dimension...

Je suis ce gueux, ce pèlerin fatigué de sa longue marche, en quête depuis de nombreux jours d'un signe ou d'un réconfort après un évènement confus et que je ne devine pas mais qui a bouleversé sa vie. Je me suis arrêté au seuil de l'église quand commençait le dernier office du jour et je suis entré tremblant, de faim ou de froid, je ne sais... L'office est déjà avancé, j'ai pourtant pressé mon pas fatigué vers cette demeure de Notre Dame des Grâces, devinant qu'il se faisait tard, espérant tout de même pouvoir écouter le Salve Regina, “Salut ô Reine, Mère de miséricorde”, le salut des hommes à Celle qui porta le Fils et à qui l'ange d'abord rendit visite... Ce chant est pour moi comme un baume sur une vie qui échappe, pleine de peines et d'espérances sourdes.

Les moines chantent, déroulant lentement les volutes latines, debout dans leurs aubes blanches, un instant ils semblent déjà être au Royaume de Dieu et mes larmes coulent... Et voilà qu'ils m'emportent avec eux, dans les bras de Marie la Consolatrice... je m'appuie contre un pilier pour ne pas me mettre à dodeliner dans la travée... et mes larmes coulent... une douce chaleur traverse mon cœur... ma peine et ma fatigue s'envolent... la Joie m'emplit tout entier...

J'entrerais bien moi aussi au service de la Pleine de Grâces, pour devenir son fils et qu'elle berce mon cœur...

12 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

—– Photo Commons Wikimedia —-

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Aujourd'hui j'ai connu la Liesse et j'ai dansé dans l’infini de la Louange !

Ô Toi l'Éternel Qui est étalé sur l'univers, Toi Qui est la Vie et l'Amour et la Présence répandus à profusion, moi qui ne suis qu'une infime poussière dans Ton Monde d'en bas, à nouveau je suis entré dans ce vaisseau de pierre, mendiant dans Ta Maison, bâtie en Ton Nom par ces hommes de foi pour Te chercher et Te chanter,

moi le juif nomade, frère de tous les hommes, le hassid° habité de toutes les mémoires, de toutes les langues, de tous les signes inventés par ceux qui Te cherchent de générations en générations, moi habité par Ton Feu, compagnon de tous ceux qui Te veulent ici-bas, descendu du Ciel, invité par nous à inaugurer le Grand Festin du bonheur, un peu franciscain, un peu soufi, un peu bouddhiste, un peu anar mais anar de l'amour et de la paix,

j'ai chanté, j'ai chanté, j'ai chanté...

“Hoïdou l'Adoïnoï ki toïv, ki le'oïlom 'hasdoï ! Remerciez l’Éternel qui est Bon, car son Amour est éternel ! Remerciez le D.ieu des puissances célestes, car Son Amour est éternel! Remerciez le Seigneur des seigneurs, car Son Amour est éternel ! Lui seul a fait de grandes merveilles, car Son Amour est éternel ! ...”

j'ai chanté ce psaume de louanges du roi David, tout enivré de cet hébreu qui est la langue de mon âme, celle qui m'a guéri comme un onguent purificateur, celle qui seule peut m'ouvrir au plus intime de moi-même...

“Hoïdou l'Adoïnoï ki toïv”, et ma voix pousse mon corps d'un côté, comme emporté par l'expir du chant ... — “ki le'oïlom 'hasdoï”, la voix me répond comme en écho et me voilà penchant dans l'autre sens, le frêle esquif de mon corps sur la vague flue et reflue, et le mouvement s'amplifie peu à peu avec les phrases qui tournent sans fin et résonnent dans la nef...

je suis léger, peut-être comme les anges, toute pesanteur disparue, je suis une fumée pure qui s'élève dans la louange, une poussière d'infini dans Son Infini Amour...

Halleluya, halleluya, halleluya !

13 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

° hassid : juif pieux en référence au judaïsme hassidique, courant mystique fondé au XVIIIe siècle en Pologne par le rabbin connu sous le nom de Baal Shem Tov (le maître du bon Nom). Axé sur la piété et la charité, centré sur l'individu dans la relation directe avec Dieu, le hassidisme s'oppose à la tradition érudite et figée du judaïsme rabbinique, et constitue une réponse spirituelle à la misère matérielle des communautés juives persécutées de l'Europe orientale. Les hassidim (pieux) insistent particulièrement sur la ferveur et la communion joyeuse avec Dieu, en particulier par le chant et la danse.

—– Photo Commons Wikimedia —-

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Quand je m'échappe quelques jours de l'agitation et du bruit incessant des villes, comme cette année, commençant par une semaine de marche dans les Écrins, puis continuant par cette retraite en Normandie dont j'essaie de tenir chaque jour un journal d'impressions et de réflexions, je revis toujours à peu près la même expérience : le bruit et l'agitation se sont éloignés mais leurs résonances, leurs réminiscences restent évidemment présents dans l'océan intérieur.

Et dans le calme étonnant que m'apporte cette mise à l'écart provisoire, je m'assieds et regarde ma conscience voyager au milieu d'un agrégat informe d'impressions mémorielles... C'est comme un yoyo qui descendrait dans les profondeurs, - où survivent je ne sais quelles créatures sans notion aucune de la lumière d'en haut ! puis reviendrait vers la surface visible, remontant avec lui sons, images, émotions, accrochant même parfois des bribes de sens.

Voilà d'ailleurs que passent quelques joyeux mots bien habillés, que mon incessant travailleur le yoyo vient de libérer du néant, ils se poursuivent en cavalcade, ricochent contre les parois de la conscience, et s'éloignent sans plus de manière...

Vraiment ! je vous assure, ces surgissements soudains me donneraient parfois même l’impression de penser, n'était-ce cette vraie pensée qui me tombe dessus, avec un lourd poids d'inquiétude : mais qui donc lance le yoyo ?

Quel est ce joueur infatigable qui joue de mes moyens pour occuper mon cerveau et y dresser son théâtre d'ombres et de lumières dont je suis le spectateur ébahi ?

14 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

—– Photo © Nayr —-

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Changer. Travailler sur soi. Se développer spirituellement. S’épanouir.

Ces expressions suggèrent la possibilité d’accueillir une Vie autre que notre condition présente et que cette ouverture à l’inconnu soit le moyen d’accéder à une existence plus vaste et plus captivante. En somme le bénéfice espéré d’un tel cheminement est de jouir d’un plus grand bonheur et c’est en effet le plus souvent la motivation qui pousse l’individu à entreprendre cette démarche.

Plus largement, une observation attentive des comportements humains dans toutes les sociétés et cultures amène à conclure que, quelle que soit la forme que prend sa recherche, la dynamique qui pousse l’homme à agir est celle de la quête du bonheur. Celui qui n'en trouve plus l’issue ou qui en perd l’espérance entre en “dépression”, maladie qui peut mener au suicide.

De l’ermite qui se met à l’écart, espérant se rapprocher de Dieu, au riche homme d’affaires qui multiplie les biens et les plaisirs et même jusqu’au serial killer qui jouit d’infliger mort et souffrance pour croire y échapper, cette poursuite du bonheur prend des formes résolument diverses, parfois totalement aberrantes et incompréhensibles à celui dont la réflexion est entravée par des préjugés culturels ou claniques ou par des réactions émotionnelles trop vives.

Mais derrière cette course éperdue, l’homme souffre viscéralement de la mort qui l’attend. Il faut jouir toujours plus de la vie, chacun ayant une idée ou un ressenti confus de ce que peut être le bien-être pour lui, afin d'échapper quelques instants, le temps d’un battement d’ailes face aux milliards de milliards d’années-lumière de l’univers, à l’omniprésence de la mort.

Voilà la pierre d’angle sur laquelle se bâtissent les existences...

— Et dans cette tension terrible à conquérir la félicité face à cette mort où chacun sera seul, nous nous coalisons de manière grégaire et conformiste avec ceux qui ont le même “remède”, même mode de pensée ou même mode de vie, même façon de provoquer ce frémissement intérieur qui nous fait sentir plus grand, comme si nous devions par le nombre vaincre la peur panique qui nous saisit quand nous sommes seuls devant le vide béant de l’insupportable issue. Et dans chaque coterie, une sommité trouve finalement à se distinguer par son verbe, sa prestance ou son statut et nous voilà séduits et rassurés d'avoir été favorisé d'une autorité à laquelle obéir comme incarnation de la Puissance et de la Vérité. C’est ainsi que commencent les dominations et que meurent la liberté et la pensée critique. Car les générations se succédant, nous finissons par être tellement habitués aux normes et systèmes mis en place par les notables successifs que, même s'ils s'avèrent aller contre nos aspirations les plus profondes, nous les acceptons sans aucune réflexion comme des évidences qu’aucune autre alternative ne peut plus remettre en cause.

Si la peur de mourir devient plus pressante, à cause d’une épidémie, d’une crise sociale importante, voire d’une guerre, nous sommes même prêts à tous les renoncements, y compris à nos “valeurs” les plus précieuses. Que les puissants fassent encore un peu s'amplifier la peur générale, grâce à la bonne parole relayée incessamment par les médias de masse, cela suffira à persuader les effrayés que les solutions imposées d'en haut sont “pour le salut du peuple” les seules possibles, et très vite les quelques esprits libres, qui oseront poser des questions ou proposer une alternative, se verront mis à l’écart comme des lépreux, accusés d'être des ennemis de la démocratie et futurs grands coupables de la catastrophe, c’est-à-dire de la mort de tous les autres...

Ce rapport entre la peur viscérale de la mort et la soumission du plus grand nombre, au prix de leur liberté, à ceux qu'ils perçoivent comme des sauveurs, est une clé fondamentale pour comprendre de nombreux comportements individuels et collectifs. Je ne fais ici que l’esquisser, car cela demanderait d’amples développements incompatibles avec le format de ce journal de réflexions au fil de l’eau. —

Face à la mort terrible, jouissant tout au plus de quelques bonheurs et sécurités provisoires acquises à grand prix, pourquoi et comment le travail sur soi et le développement spirituel nous permettraient-ils une “existence plus vaste et plus captivante”? En quoi ce cheminement exigeant serait une meilleure alternative que le consumérisme effréné, le pouvoir sur les autres ou la domination intellectuelle, pour se réaliser dans ce monde et y trouver une compensation à la disparition finale ?

C'est la question légitime qui m'est souvent posée lors de discussions sur le sens de la vie. Il est d'abord nécessaire de préciser le sens de ces mots, car l'expérience montre à quel point les mots ne portent que l'idée qu'on en a acquise et l'expérience qu'on en a vécue, et, comme cela est différent pour chacun, cela complique énormément la clarté du débat et favorise les quiproquos. Le plus souvent, dans l'empressement à vouloir persuader ou dans la résistance à se laisser influencer par l'autre, déjà classé selon son aspect, son “look” comme on dit maintenant, ou son ton, dans les personnes favorables ou défavorables qu'il est bon d'écouter ou de contrer, on ne cherche plus à comprendre, on entend sans écouter vraiment. Écouter l'autre est un savoir-faire, qui se développe plus on surveille ses propres réactions et impressions et plus on se dispose à l'accueillir... Pour cela il faut aussi avoir longuement accueilli et observé ce qui se passe en soi !

La vie spirituelle nous confronte à ce qui dépasse notre compréhension. C'est bien là le premier paradoxe et le premier écueil pour celui qui en choisit le chemin pour y trouver des réponses. Quelle que soit la voie qu'il emprunte, qu'il trouve ses repères initiaux dans les traditions religieuses ou dans le bric à brac des nouveaux courants spirituels qui foisonnent depuis le milieu du vingtième siècle, l'impétrant se trouvera confronté à des dimensions qui dépassent largement la compréhension et la perception qu'il peut avoir de lui-même et du monde. Voilà sans doute la différence majeure avec ce qu'on appelle le développement personnel, où il s'agit justement de développer sa “personnalité”, voire de se soigner, et d'aller mieux avec soi-même, sans pour autant reconsidérer sa place et sa destinée au milieu de l'infini du vivant avec les conséquences que cela peut avoir dans l'environnement social.

Quel que soit le “logiciel” de pensée adopté, le système de représentation choisi, suite à la rencontre d'une personnalité éclairante ou en raison de l'origine familiale, rentrer dans la vie spirituelle nous impose de laisser les questions ouvertes et d'accepter qu'évoluent en permanence notre compréhension des textes et notre perception de nous-même et des autres. Celui qui s'arrête en chemin dans une posture dogmatique ou dans des pratiques revendiquées comme étant les seules valables tombe de vie spirituelle en religion. J'entends par religion les systèmes figés par lesquels des hommes, de bonne volonté sans doute, ont cru nécessaire d'organiser la foule des croyants et de leur tracer un chemin repérable. Je ne doute pas pour autant qu'il y ait dans chaque religion des hommes de bien et d'amour qui ont réussi à y préserver la vitalité de leur démarche spirituelle malgré les entraves du cadre religieux. Je peux témoigner en avoir rencontré plus d'un dont j'ai beaucoup appris, dans le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme, le judaïsme et l'islam et d'autres courants plus minoritaires, comme je peux témoigner y avoir constaté que la plupart des coreligionnaires y ont abandonné la vie spirituelle pour retomber dans l'application routinière de la doctrine, des obligations et des techniques, parfois sans plus de réflexion et de manière toute identitaire, se transformant de vivants en porte-drapeau orgueilleux de leurs certitudes collectives.

La vie spirituelle, si elle laisse les questions ouvertes quand à notre compréhension parfois même de ce qu'on y expérimente, aiguise peu à peu notre sensibilité face à l'infinie merveille du Vivant. Elle nous incline à l'humilité et à la gratitude, elle nous tourne vers la simplicité tant elle apprend à faire peu à peu le tri entre nos automatismes de comportement, acquis par l'éducation et la culture, et les émotions nouvelles qui nous traversent, comme un enfant qui s'éveillerait à nouveau et se mettrait à rire. Peu à peu le cœur, engourdi par la violence du monde et la peur d'être blessé, accepte d'être touché par une autre dimension, indéfinissable et douce, il se remet à battre à un tempo plus naturel et réapprend à aimer. Alors tout peut s'ouvrir, les portes du Royaume s'entrouvrent, libéré de la peur et de la colère qu'engendrent nos frustrations et nos attentes déçues, nous portons un regard plus généreux sur les autres, plus patient et plus attentif, nous commençons à voir l'immense souffrance de l'humanité, l'Amour devient peu à peu l'unique moteur pour avancer vers la Vie qui se dévoile.

Car il s'agit bien de cela, d'un changement progressif d'état, nous nous dégageons peu à peu de notre ego tellement tourmenté, prédateur et vorace, pour laisser de la place au développement d'une autre partie de nous-mêmes, la partie connectée à l'infini, la Part du Divin en nous, celle qui est finalement une poussière infime du Divin.

Certains parlent de la différence entre notre personnalité, du latin persona qui veut dire le masque, grâce auquel les acteurs romains projetaient leur voix et donnaient vie à leur rôle, et notre essence, la part très intime qui préexiste à toute l'imprégnation de l'incarnation. La personnalité comprend tout l'acquis de l'expérience personnelle, le culturel, le comportemental, tout ce qui s'est engrangé dans l'inconscient, et, comme c'est la part qui se développe dans l'interaction avec le monde et qui peu à peu prend plus d'importance, elle finit par nous voiler notre essence qui reste à l'état d'enfant non développé dans le meilleur des cas. Autrement dit notre personnalité, qui devrait être notre interface avec le monde, notre outil pour vivre ici-bas notre essence, devient plus forte que celle-ci au point de se prendre pour elle et notre essence se meure peu à peu dans le carcan de la personnalité.

Dans la tradition juive, les sages d'Israël parlent de la nécessité de pratiquer le “bitoul”, l'effacement du moi, pour laisser place au Divin. Avant Pessah, la Pâques juive, les familles orthodoxes veillent à éliminer de la maison toute trace de “hametz”, toute miette de pain levé, dont la pâte, faite de l'un des cinq types de céréales (blé, orge, avoine, seigle, épeautre), a gonflé par fermentation au contact de l'eau. Pendant huit jours, ils vont ne manger que des matsot, galettes de pain azyme qui rappellent que le peuple hébreu est sorti précipitamment d’Égypte, où il était maintenu dans l'esclavage, sans avoir le temps de faire lever sa pâte. Mais le sens profond signifie que, s'il était resté du pain levé parmi les Hébreux, ici symbole de l'ego gonflé par l'orgueil, D.ieu n'aurait pas pu libérer les hébreux du double esclavage social et spirituel dans lequel ils étaient en souffrance.

Ainsi notre être le plus intime, et qui nous est le moins connu, ne peut reprendre son développement qu'à condition que nous nettoyions nos écuries d'Augias, encombrées de nos salissures depuis tant d'années accumulées, -– comme l'indique symboliquement ce cinquième épisode des douze travaux d'Hercule, autre représentation symbolique du chemin spirituel, afin qu'il puisse trouver à nouveau en nous un espace où reprendre peu à peu sa place.

A travers ce réveil de sa dimension spirituelle, l'individu en marche va peu à peu se découvrir travaillé par une conscience qui lâche toujours plus prise avec le monde de l'extériorité et lui ouvre un espace de vie intérieure toujours plus riche. Quelque chose de tranquille et d'indéfinissable s'établit et devient le point d'observation et de sérénité auquel il devient toujours plus facile d'accéder. Cet endroit est un endroit touché par l'hors-du-temps, un endroit préservé de la mort, c'est l'âme qui se met à grandir et se renforcer et qui devient comme la présence de l'éternité en soi. Un endroit d'où tout s'éclaircit et qui permet de voir le réel différemment, avec les yeux de l'esprit et du cœur.

Commencer à atteindre cet état où la mort apparaît comme un passage vers une autre vie pressentie, déjà un peu vécue ici-bas, vaut toutes les richesses extérieures et bien plus. C'est pourquoi la vie spirituelle apparaîtra peu à peu à l'homme de demain comme l'horizon du bonheur ultime, la dimension à partir de laquelle peut se construire la paix et la réconciliation avec soi-même et avec tous les hommes.

Là est la Source de l'Amour Infini qu'avait retrouvé Yehoshua, Jésus de Nazareth, et dont le monde d'aujourd'hui a besoin plus que de toutes les politiques.

15 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

— Photo Bady Abbas

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Équanimité, voilà le mot qui traversa mon esprit quand, dans la cour de l’hôtellerie, j’échangeais tout à l’heure quelques propos avec un retraitant qui soulignait, qu’en plus de l’épidémie, la « météo » avait été cette année particulièrement maussade et que cela faisait vraiment beaucoup de choses à « digérer ».

-– Équanimité, du latin aequanimitas, égalité d’âme, faculté intérieure à rester d’humeur égale quelles que sont les circonstances.

Je me suis alors souvenu de mon expérience, en revenant résider près de Paris en septembre dernier, accueilli par trois semaines très pluvieuses qui m’ont semblé si froides après presque trois ans et demi de soleil à Marseille. Combien l’équanimité m’a paru lointaine à atteindre et combien je me suis senti fragile face aux simples événements climatiques ! Il m’a fallu « lâcher prise », tourner mon attention vers la vie intérieure et le travail, pour desserrer l’emprise déprimante de la grisaille, puis du confinement et de la solitude qui ont suivi en octobre.

J’avais alors beaucoup réfléchi à cette notion, qui apparaît dans la Grèce antique avec Démocrite, 400 ans avant l’ère chrétienne, sous le nom d’ataraxie, du grec ἀταραξία, absence de troubles, et exprime la tranquillité de l’âme. Elle devient ensuite, chez les stoïciens et les épicuriens, le principe du bonheur, eudaimonia, du grec εὐδαιμονία, béatitude. Atteindre cet état de profonde quiétude dépendait aussi de l’absence de douleur physique et d’exercices corporels adaptés, ce qui le réservait bien sûr à une classe d’individus privilégiés et en privait définitivement serviteurs et esclaves..

Le bouddhisme accorde un sens plus large à cette idée. Dans le bouddhisme theravada, réputé le plus proche de l’enseignement initial du Bouddha, le mot pāli upekkhā, traduit habituellement par équanimité, désigne cette qualité comme une des « quatre demeures divines » ou brahma vihara, demeure de Brahma, fondement des trois autres et base de la pratique de l’attention dans la méditation et la vie quotidienne. Ces quatre demeures sont en fait quatre sentiments aimants spiritualisés, qui se concrétisent dans les attitudes et comportements sociaux et qui mènent à l’Éveil ultime.

L’upekkhā ou équanimité, s’accompagnant traditionnellement du « souhait que les êtres demeurent dans la grande équanimité libre de partialité, d’attachement et d’aversion », est donc la fondation sur laquelle développer ensuite : * mettā, la bienveillance, le « souhait que les êtres trouvent le bonheur et les causes du bonheur », * karunā, la compassion, le « souhait que les êtres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance », et * muditā, la joie sympathisante, le « souhait que les êtres trouvent la joie exempte de souffrance ».

Être équanime pour le bouddhiste, c’est donc accepter, accueillir ou « être avec » tout ce qui peut arriver, de manière impartiale, sans préférence, et cela suppose aussi d’accueillir chacun de façon égale, sans préférence ni restriction. Par ailleurs l’individu étant considéré responsable de sa situation, qui est simplement la conséquence des actes de sa vie présente et de ses vies antérieures, -– le bouddhisme professant la réincarnation, et capable par lui-même de changer son destin, il ne s’agit jamais de se poser à son égard en juge ou en sauveur, mais d’être à ses côtés avec bienveillance, de lui accorder de la compassion pour ses peines et de lui faire partager la joie, ces mêmes bienveillance, compassion et joie que nous devons cultiver pour nous-mêmes. Je trouve cette conception du rapport à soi-même, à l’existence et aux autres extrêmement claire et libératrice et c’est sans doute une des raisons du grand succès du bouddhisme en occident, particulièrement en France où il est, je crois, le troisième courant spirituel en nombre de pratiquants, derrière l’islam et le christianisme.

Plus fréquents sont les moments où nous sommes capables d’équanimité, d’accueillir sans affect, avec « lâcher prise » et acceptation ce qui advient, tant nos perceptions que les événements, plus nous pouvons affiner notre attention à nous-mêmes et aux autres, puisqu’elle n’est plus immédiatement perturbée par les émotions. Il ne s’agit pas de les refuser, mais de rechercher ce point intérieur de stabilité où se situer pour les voir, les ressentir sans se laisser emporter par elles. C’est en cela que le bouddhisme souligne que l’équanimité est la base nécessaire pour développer l’attention, dans la méditation comme dans la vie quotidienne.

Cette faculté d’observation va nous permettre peu à peu de découvrir des aspects totalement inconnus de notre fonctionnement, nos automatismes, nos blocages et nos rejets, mais aussi nos ressources insoupçonnées, et faciliter nos progrès dans le changement et la vie spirituelle. En discernant les illusions que nous entretenons à notre sujet et qui nous autorisent souvent à nous sentir supérieurs à l’autre et à le juger, nous allons devenir plus humbles et enrichir notre compréhension des autres, les acceptants tels qu’ils sont avec plus d’empathie.

Développer l’équanimité a également de grands avantages au niveau de notre santé, car en étant plus détachés et plus tranquilles, nous « consommons » moins d’énergie et sommes moins fatigables. Notre sommeil sera de meilleure qualité et donc plus réparateur et nous aurons besoin de moins de temps pour récupérer. Notre attention et notre qualité de présence grandissant, nous serons plus efficaces tandis que notre mémoire et notre capacité d’intuition s’amélioreront.

Dans notre société où le bruit et l’agitation sont partout, progresser vers l’équanimité est donc à la fois un chemin de plus grandes sagesse et faculté à s’accueillir et accueillir l’autre avec amour et une solution pour préserver notre vitalité et multiplier nos possibilités de réalisation personnelle.

16 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

— Photo Birger Strahl

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— Photo Mike Labrum

Eïkho hoyétho le-zoïnoh kirioh néémonoh, mélèathi mishpot tsédék yoline boh ve’attoh meratse’him Comment la ville fidèle est-elle devenue une prostituée ? Elle était pleine de justice, la droiture y résidait, et maintenant, des meurtriers. Isaïe 1, 21

Aujourd'hui encore j'ai vu ce dont je ne peux plus me distraire, j'ai vu l'immense souffrance de l'humanité, qui m'a traversé comme un fleuve...

Je l'ai vue dans les yeux de cette femme, qui pleure son ami malade de l'alcool ! J'ai senti sa peine qui tordait son cœur, je me suis approché d'elle, je ne pouvais que poser ma main sur son bras, mettre mes yeux dans ses yeux et lui sourir. Ensuite j'ai un peu fait le pitre, pour la faire rire...

Je l'ai vue dans le pas hésitant de ce vieux moine, courbé sur sa fine canne, qui cherchait le chat Hugo, son maître spirituel ! Je me suis approché de lui, lui ai tendu mon bras pour y prendre appui jusqu'à sa porte. Il m'a demandé avec un sourire de lui lire les psaumes en hébreu.

Faîtes, mon Père du Ciel, que je sois un consolateur ! Aidez-moi à m'ouvrir toujours plus au Vent Fou levé de Nazareth, à servir votre Amour sur la terre, puisque vous avez besoin de mes bras au bout du Vôtre pour le dire ici-bas.

J'ai entendu se ruer vers moi, comme des vagues énormes sans fatigue aucune, — jusqu'à quand ? la rumeur des combats en Afrique ou ailleurs, pour une acre de terre et un pouvoir illusoire, tant de sangs versés, les pleurs des pauvres qui n'ont plus où aller alors que d'autres, plus pauvres encore, s'offrent à grand prix leur instant de tournerie dans le ciel,

J'ai vu les yeux vides et effarés de ceux gonflés de drogue, de mauvaise médecine ou d'alcool, qui titubent telles des ombres en colère ou somnambules sur une terre qu'ils ne reconnaissent plus.

Ô mon Père faîtes de moi un consolateur, que je prenne ce monde dans mes bras et le chérisse, comme le fit votre Second Fils en terre de Palestine !

Kaddish° pour Ton Monde en feu ! éventré par la voracité et la folie des hommes ! Kaddish pour les enfants affamés, kaddish pour les enfants battus, kaddish pour les enfants esclaves, violés, assassinés ! Kaddish ! kaddish ! Yéhé sheméh rabbo mevorakh ! Que Ton Grand Nom soit béni !

Kaddish pour les mères qui pleurent, kaddish pour les mères qui crient, pour les mères en deuil ! Kaddish ! Yéhé sheméh rabbo mevorakh ! Que Ton Grand Nom soit béni !

Kaddish pour Tes filles et Tes fils qui ont perdu l'espérance, kaddish pour ceux qui ne voient plus Ton chemin, puissent-ils revenir à Toi ! Kaddish ! Yéhé sheméh rabbo mevorakh ! Que Ton Grand Nom soit béni !

Que Ton Grand Nom soit béni !

17 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

° kaddish, en hébreu : קדיש qaddish, sanctification, est l'une des pièces centrales de la liturgie juive qui a pour thème la glorification et sanctification du Nom divin, en référence à l'une des visions eschatologiques d'Ézéchiel. Plusieurs versions existent, la plus connue étant celle des endeuillés, bien que le kaddish ne comporte aucune allusion aux morts ni à leur résurrection.

— Photo Jen Theodore

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Il fut un temps où le ciel était rempli de déesses féminines qui veillaient sur les vies des humains.

La préhistorienne américaine Marija Gimbutas (1921-1994), spécialiste de l’Europe préhistorique, défend cette thèse dans un de ses ouvrages majeurs, « Le langage de la déesse », paru en 1989, ouvrage qui lui valut une renommée mondiale posthume. Conclusion de quinze années de fouilles archéologiques de grande ampleur sur les sites néolithiques du sud-est de l’Europe méditerranéenne, elle y révèle l’existence d’une civilisation pré-indo-européenne, la « culture préhistorique de la déesse », qui aurait commencé au Paléolithique et perduré plus de 25 000 ans.

La société européenne primitive aurait été de type matriarcal, articulée autour du culte d’une déesse mère, avant d’être supplantée par la culture patriarcale de l’âge du bronze. Selon l’interprétation de cette archéologue, les sociétés matriarcales étaient pacifiques et favorisaient la mise en commun des biens. Ce seraient les kourganes, des tribus guerrières issues des steppes du nord de la Mer Caspienne, fortement hiérarchisées, ayant domestiqué le chien, le porc, le bœuf, le mouton et la chèvre, mais aussi le cheval, qui, en migrant vers l’Europe et en s’y sédentarisant, auraient imposé aux populations indigènes leur système patriarcal.

Quoique qu’il en soit, au IIIème millénaire avant J.-C., la déesse sumérienne Inanna reste encore, même flanquée d’un partenaire mâle, la force dominante en tant que source de vie et de fécondité des sols et c’est seulement en Grèce, à partir du IIème millénaire avant J.-C., que les déesses sont supplantées par leurs époux ou leurs pères.

Le passage progressif d’un panthéon féminin de déesses fécondes, à un panthéon de dieux guerriers et puissants, semble donc lié à la transformation de sociétés pacifiques de type chasseur-cueilleur nomade en des sociétés hiérarchisées d’agriculteurs et d’éleveurs, défendant par les armes l’étendue de leurs cultures et troupeaux. Au temps des mères qui enfantent et assurent la survie de la tribu, les hommes d’alors n’en comprenant sans doute pas le mystère, succède peu à peu le temps des hommes conquérants, dont la maîtrise de l’élevage indique qu’ils ont intégré les lois de la reproduction, et qui vont désormais s’employer à s’organiser sous la direction d’hommes forts, pour grandir leurs territoires et assujettir la terre.

Même si les dieux masculins prédominent dans les religions polythéistes, il est remarquable que, dans le livre de l’Exode qui retrace la révélation mosaïque, premier monothéisme, et la libération du peuple hébreu de l’esclavage égyptien, lorsque Moïse s’adresse à D.ieu en lui disant : « J’irai trouver les fils d’Israël, mais ils vont me demander quel est Ton nom », D.ieu lui répond à peu près ceci, l’hébreu étant ici quasi intraduisible : « Je suis qui je suis » et ce Je en hébreu n’est ni masculin ni féminin.

De même le Tétragramme , nom de D.ieu qui apparaît pour la première fois dans Bereshit, Genèse 2,4, à la fin du récit de la création et d’Adam, avant qu’il ne soit parlé du jardin d’Eden et d’Eve, est un nom sans genre, que nul ne sait aujourd’hui prononcer, et qui est remplacé dans la lecture par Adonaï, mais rendu en français par Seigneur, de genre masculin.

On peut souvent lire hors du judaïsme, que la Torah, à quelques différences prêt l’Ancien Testament des chrétiens, est un livre qui résonne du grondement d’un D.ieu terrible, punisseur et vengeur, qui fait plus penser au pouvoir masculin qu’à la tendresse maternelle. C’est sans connaître que ce Nom mystérieux, qui n’était prononcé qu’une fois l’an par le Grand Prêtre dans le secret du temple le jour de Kippour, jour du Pardon, est associé au ḥesed, c’est-à-dire à l’amour de Dieu pour Son peuple, et qu’Il est celui dont Il se revêt quand Il réalise des miracles.

Dans les quatre Évangiles, livres qui sont les fondations sur lesquelles ont été élaborées les différentes théologies chrétiennes, Jésus, le Yehoshua hébreu, se caractérise surtout par son amour inconditionnel à l’égard des hébreux de son temps, qu’il venait libérer des contraintes excessives et froides de la « religion » officielle et de ses rites, tout en relançant l’appel à changer le monde en pratiquant amour, justice et pardon.

Cependant la dimension réconfortante et maternelle de D.ieu, sa dimension féminine pourrait-on dire, s’est progressivement voilé derrière le genre masculin qu’est devenu la représentation anthropomorphe de D.ieu, dans la culture religieuse chrétienne et ses images. Dieu étant masculin, cela a donné la prééminence à l’homme, a permis de ne faire qu’une lecture superficielle et culpabilisatrice du péché originel, dont la responsabilité a été attribuée à la femme, la dégradant définitivement de tous droits et lui valant de devoir obéir à son mari en toutes circonstances.

La disparition de la face maternante de Dieu dans le christianisme est sans doute la raison qui a provoqué la mise en avant de Marie et le développement du culte marial, qui répondait au besoin de réconfort du peuple, sans pour autant rendre aux femmes leurs mérites, seule Marie étant pure, car réputée vierge et sans faute aucune. Jésus, devenu D.ieu sauveur, deuxième personne de la Trinité, aimé de sa mère Marie qui le pleure au pied de la croix, la fait tout naturellement voix d’intercession auprès de D.ieu, auquel elle apporte les suppliques des pécheurs. De plus, Marie venait remplir un rôle laissé vide par la défaite des divinités féminines, comme Isis et Cybèle.

Ce fut d’ailleurs la cause de grandes disputes au troisième concile du christianisme naissant, le concile d’Éphèse en 430, qui fixa définitivement le dogme de l’union hypostatique des deux natures, humaine et divine, de Jésus, le Christ, et dont la conséquence fut d’asseoir Marie, Mère de Dieu, sur un trône qui ressemble étonnamment à celui de Cybèle, la Mère des dieux. Nestorius, patriarche de Constantinople, qui y voyait le danger d’une divinisation de Marie, souhaitait qu’on appelât Marie Christotokos, « mère du Christ », plutôt que Theotokos, « mère de Dieu ». Le concile finit par jeter l’anathème sur Nestorius et ses partisans qui furent déclarés hérétiques.

Dans le catholicisme, qui reconnaît officiellement dix-huit apparitions de Marie, le culte marial s’est énormément développé, de nombreux ordres, confréries ou cités devenant « fils de Marie » comme notamment les Cisterciens, alors que les apparitions publiques de la Vierge Marie sont rares chez les orthodoxes, qui ont cependant une grande vénération pour elle, mais n’ont pas adopté le dogme de l’Immaculée Conception.

Le culte marial a été l’occasion depuis le Moyen Âge d’un foisonnement de représentations peintes ou sculptées qui traverse les styles, les régions et les époques. Citons parmi des milliers d’autres, les premières peintures des catacombes au IIème siècle, la Vierge Marie tout humaine, mais tellement rayonnante, du Greco en 1585, conservée au musée de Strasbourg, jusqu’aux œuvres du XXème siècle, telle la Notre-Dame de Liesse du sculpteur Jacob Lipchitz à l’Église Notre-Dame de Toute Grâce sur le plateau d’Assy ou la Madone de Portlligat de Salvador Dali, conservée au musée de Fukuoka au Japon.

Catacombe de Priscille, Rome, IIème siècle Vierge Marie, Le Greco, 1585
Notre-Dame de Liesse, Jacob Lipchitz, 1946 Madone de Portlligat, Salvador Dali, 1950

Mais, dans toutes ces œuvres, j’ai toujours eu une affection particulière pour les icônes orthodoxes russes. Parmi elles, l’icône dite de Notre-Dame de Vladimir, ou Vladimirskaïa ou Théotokos de Vladimir, la « Mère de Dieu » de Vladimir, occupe une place spéciale dans ma méditation, comme dans le cœur du peuple russe, qui la considère comme miraculeuse, censée avoir protégé Moscou contre l’invasion de Tamerlan en 1395. Elle a son jour de fête, le 3 juin, et on y raconte qu’en décembre 1941, les Allemands approchant de Moscou, Staline aurait ordonné que l’icône soit mise dans un avion qui fît le tour de la capitale assiégée. L’armée allemande commença à se retirer quelques jours après…

Cette icône du XIIème siècle, tempera sur bois d’un mètre sur 70 cm, précieusement conservée à Moscou, aurait été réalisée par le peintre Grégoire en utilisant le calque inversé (copie spéculaire) de l’icône de la Vierge, peinte par l’évangéliste Saint-Luc.

Notre Dame de Vladimir, Russie, XIIème siècle

C’est une icône dite de type « éléousa » (en grec ancien έλεος/éléos : compassion et pitié), type qui souligne le caractère maternel de la Vierge. Sa puissance évocatrice tient à une conjonction exceptionnelle d’émotions humaines et de majesté religieuse. Le regard profond de la Vierge, alliant présence émotionnelle et forte intériorité, semble interroger l’observateur. Sa tunique, décorée d’étoiles et bordée d’un galon précieux, conjugue sobriété et élégance. Le vêtement tissé de fils d’or de l’Enfant Jésus suggère la majesté divine, bien que sa gestuelle soit tout enfantine. Les deux visages se touchent tendrement. Il émane de l’ensemble douceur et sérénité, dans un équilibre d’une grande harmonie, que renforce le contraste entre les couleurs dorées et le noir de l'habit de Marie.

Je pourrais rester longtemps en méditation devant cette icône que je trouve extrêmement apaisante. J'imagine combien de telles icônes ont pu renforcer l’identification des hommes à l’Enfant Jésus, noble et fragile, accueilli dans les bras de sa Mère comme dans un refuge. Nous avons bien là le pressentiment, l’évocation de l’aspect maternel du divin qui s’était absenté de l’imaginaire religieux avant l’émergence du culte marial.

La puissance de l’image maternelle est d’ailleurs telle que les bouddhistes du mahayana, dit bouddhisme du grand véhicule, présent en Asie de l’Est, Chine, Vietnam, Corée et Japon, l’invoquent dans la pratique de la méditation tonglen. Cette branche, connue en Occident sous le nom de bouddhisme tibétain, est marquée par l’ouverture du cœur et la compassion.

Devenir un bodhisattva, un être éveillé, moine ou laïc, s’est faire le vœu de rester dans le monde pour aider tous les êtres vivants à se délivrer de la souffrance. L’Éveil parfait et complet vise à recevoir la bouddhéité pour s’illuminer afin d’encourager les autres à atteindre cet état. Et cela est accessible à tous : tout individu porte en lui la nature du Bouddha. Dans cette vision, l’amour et la bienveillance sont donc jugés aussi importants que la sagesse ou la compréhension profonde.

La pratique de la méditation tonglen, résumée d’une manière extrêmement simplifiée, consiste précisément à inspirer la douleur de la personne que l’on souhaite soulager et à expirer ce que l’on souhaite lui envoyer – la joie, l’apaisement, le bonheur… Pour en faciliter la découverte et favoriser l’ouverture du cœur, les enseignants demandent aux débutants d’imaginer l’amour d’une mère, qui prendrait la peine de ses enfants sur elle et leur donnerait toute son affection, tant est grand le besoin d’une figure féminine et maternelle pour susciter compassion et abnégation.

Cette approche va à contre-courant de notre habitude – et réflexe – à se protéger et à fuir notre souffrance comme celle des autres. C’est une pratique de compassion envers soi et envers les autres. Cette méditation s’applique déjà à soi-même, puis à notre entourage, puis progressivement elle pourra s’élargir à l’ensemble des vivants, y compris à nos ennemis et aux personnes que nous n’aimons pas…

Peut-être est-ce en cela, ce recours à l’image de la mère aimante, qu’il est possible de sentir le rôle de ce que les chrétiens appellent l’intercession de Marie. Marie qui porta le Fils, -– Dieu fait homme ou homme fait Dieu ? à la fois humaine et mère de Dieu, permet aux deux dimensions de s’interpénétrer. Les prières déposées devant elle entrent, de façon quasi tactile, en relation avec un monde divin féminin, qui inspire plus facilement la consolation que la violence coutumière des hommes.

Aujourd’hui où se développe à nouveau l’idée du féminin sacré, à travers publications, stages, rencontres, peut-être l’heure est-elle venue de redécouvrir la composante maternante de D.ieu, celui que, dans sa belle traduction de la Bible, André Charouqui, traducteur de la Bible et du Coran, nomme le Matriciant. Ainsi pour Isaïe 14, 1 : « Oui, IHVH-Adonaï matriciera Ia‘acob, il choisira encore Israël. » La racine hébraïque ra'ham (H7355 dans le lexique de Strong), signifie aimer profondément. Comment mieux en rendre la force qu’en lui associant l’image de la matrice, dans laquelle la mère accueille l’enfant ? N’est-ce pas là l’image du plus dévoué amour, celui que cherche à incarner tous les hommes de bien, à l’image celui de Marie pour Jésus, reflet miroir de l’Amour de D.ieu pour son peuple ?

Puissions-nous, nous aussi, inspirés par ces exemples, avoir de la compassion et de l’amour pour tous les vivants, et hâter l’heure où ce monde sera à nouveau un Gan Eden, un Jardin des Délices, pour tous !

18 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

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