Neuvième jour – Féminin sacré

Il fut un temps où le ciel était rempli de déesses féminines qui veillaient sur les vies des humains.

La préhistorienne américaine Marija Gimbutas (1921-1994), spécialiste de l’Europe préhistorique, défend cette thèse dans un de ses ouvrages majeurs, « Le langage de la déesse », paru en 1989, ouvrage qui lui valut une renommée mondiale posthume. Conclusion de quinze années de fouilles archéologiques de grande ampleur sur les sites néolithiques du sud-est de l’Europe méditerranéenne, elle y révèle l’existence d’une civilisation pré-indo-européenne, la « culture préhistorique de la déesse », qui aurait commencé au Paléolithique et perduré plus de 25 000 ans.

La société européenne primitive aurait été de type matriarcal, articulée autour du culte d’une déesse mère, avant d’être supplantée par la culture patriarcale de l’âge du bronze. Selon l’interprétation de cette archéologue, les sociétés matriarcales étaient pacifiques et favorisaient la mise en commun des biens. Ce seraient les kourganes, des tribus guerrières issues des steppes du nord de la Mer Caspienne, fortement hiérarchisées, ayant domestiqué le chien, le porc, le bœuf, le mouton et la chèvre, mais aussi le cheval, qui, en migrant vers l’Europe et en s’y sédentarisant, auraient imposé aux populations indigènes leur système patriarcal.

Quoique qu’il en soit, au IIIème millénaire avant J.-C., la déesse sumérienne Inanna reste encore, même flanquée d’un partenaire mâle, la force dominante en tant que source de vie et de fécondité des sols et c’est seulement en Grèce, à partir du IIème millénaire avant J.-C., que les déesses sont supplantées par leurs époux ou leurs pères.

Le passage progressif d’un panthéon féminin de déesses fécondes, à un panthéon de dieux guerriers et puissants, semble donc lié à la transformation de sociétés pacifiques de type chasseur-cueilleur nomade en des sociétés hiérarchisées d’agriculteurs et d’éleveurs, défendant par les armes l’étendue de leurs cultures et troupeaux. Au temps des mères qui enfantent et assurent la survie de la tribu, les hommes d’alors n’en comprenant sans doute pas le mystère, succède peu à peu le temps des hommes conquérants, dont la maîtrise de l’élevage indique qu’ils ont intégré les lois de la reproduction, et qui vont désormais s’employer à s’organiser sous la direction d’hommes forts, pour grandir leurs territoires et assujettir la terre.

Même si les dieux masculins prédominent dans les religions polythéistes, il est remarquable que, dans le livre de l’Exode qui retrace la révélation mosaïque, premier monothéisme, et la libération du peuple hébreu de l’esclavage égyptien, lorsque Moïse s’adresse à D.ieu en lui disant : « J’irai trouver les fils d’Israël, mais ils vont me demander quel est Ton nom », D.ieu lui répond à peu près ceci, l’hébreu étant ici quasi intraduisible : « Je suis qui je suis » et ce Je en hébreu n’est ni masculin ni féminin.

De même le Tétragramme , nom de D.ieu qui apparaît pour la première fois dans Bereshit, Genèse 2,4, à la fin du récit de la création et d’Adam, avant qu’il ne soit parlé du jardin d’Eden et d’Eve, est un nom sans genre, que nul ne sait aujourd’hui prononcer, et qui est remplacé dans la lecture par Adonaï, mais rendu en français par Seigneur, de genre masculin.

On peut souvent lire hors du judaïsme, que la Torah, à quelques différences prêt l’Ancien Testament des chrétiens, est un livre qui résonne du grondement d’un D.ieu terrible, punisseur et vengeur, qui fait plus penser au pouvoir masculin qu’à la tendresse maternelle. C’est sans connaître que ce Nom mystérieux, qui n’était prononcé qu’une fois l’an par le Grand Prêtre dans le secret du temple le jour de Kippour, jour du Pardon, est associé au ḥesed, c’est-à-dire à l’amour de Dieu pour Son peuple, et qu’Il est celui dont Il se revêt quand Il réalise des miracles.

Dans les quatre Évangiles, livres qui sont les fondations sur lesquelles ont été élaborées les différentes théologies chrétiennes, Jésus, le Yehoshua hébreu, se caractérise surtout par son amour inconditionnel à l’égard des hébreux de son temps, qu’il venait libérer des contraintes excessives et froides de la « religion » officielle et de ses rites, tout en relançant l’appel à changer le monde en pratiquant amour, justice et pardon.

Cependant la dimension réconfortante et maternelle de D.ieu, sa dimension féminine pourrait-on dire, s’est progressivement voilé derrière le genre masculin qu’est devenu la représentation anthropomorphe de D.ieu, dans la culture religieuse chrétienne et ses images. Dieu étant masculin, cela a donné la prééminence à l’homme, a permis de ne faire qu’une lecture superficielle et culpabilisatrice du péché originel, dont la responsabilité a été attribuée à la femme, la dégradant définitivement de tous droits et lui valant de devoir obéir à son mari en toutes circonstances.

La disparition de la face maternante de Dieu dans le christianisme est sans doute la raison qui a provoqué la mise en avant de Marie et le développement du culte marial, qui répondait au besoin de réconfort du peuple, sans pour autant rendre aux femmes leurs mérites, seule Marie étant pure, car réputée vierge et sans faute aucune. Jésus, devenu D.ieu sauveur, deuxième personne de la Trinité, aimé de sa mère Marie qui le pleure au pied de la croix, la fait tout naturellement voix d’intercession auprès de D.ieu, auquel elle apporte les suppliques des pécheurs. De plus, Marie venait remplir un rôle laissé vide par la défaite des divinités féminines, comme Isis et Cybèle.

Ce fut d’ailleurs la cause de grandes disputes au troisième concile du christianisme naissant, le concile d’Éphèse en 430, qui fixa définitivement le dogme de l’union hypostatique des deux natures, humaine et divine, de Jésus, le Christ, et dont la conséquence fut d’asseoir Marie, Mère de Dieu, sur un trône qui ressemble étonnamment à celui de Cybèle, la Mère des dieux. Nestorius, patriarche de Constantinople, qui y voyait le danger d’une divinisation de Marie, souhaitait qu’on appelât Marie Christotokos, « mère du Christ », plutôt que Theotokos, « mère de Dieu ». Le concile finit par jeter l’anathème sur Nestorius et ses partisans qui furent déclarés hérétiques.

Dans le catholicisme, qui reconnaît officiellement dix-huit apparitions de Marie, le culte marial s’est énormément développé, de nombreux ordres, confréries ou cités devenant « fils de Marie » comme notamment les Cisterciens, alors que les apparitions publiques de la Vierge Marie sont rares chez les orthodoxes, qui ont cependant une grande vénération pour elle, mais n’ont pas adopté le dogme de l’Immaculée Conception.

Le culte marial a été l’occasion depuis le Moyen Âge d’un foisonnement de représentations peintes ou sculptées qui traverse les styles, les régions et les époques. Citons parmi des milliers d’autres, les premières peintures des catacombes au IIème siècle, la Vierge Marie tout humaine, mais tellement rayonnante, du Greco en 1585, conservée au musée de Strasbourg, jusqu’aux œuvres du XXème siècle, telle la Notre-Dame de Liesse du sculpteur Jacob Lipchitz à l’Église Notre-Dame de Toute Grâce sur le plateau d’Assy ou la Madone de Portlligat de Salvador Dali, conservée au musée de Fukuoka au Japon.

Catacombe de Priscille, Rome, IIème siècle Vierge Marie, Le Greco, 1585
Notre-Dame de Liesse, Jacob Lipchitz, 1946 Madone de Portlligat, Salvador Dali, 1950

Mais, dans toutes ces œuvres, j’ai toujours eu une affection particulière pour les icônes orthodoxes russes. Parmi elles, l’icône dite de Notre-Dame de Vladimir, ou Vladimirskaïa ou Théotokos de Vladimir, la « Mère de Dieu » de Vladimir, occupe une place spéciale dans ma méditation, comme dans le cœur du peuple russe, qui la considère comme miraculeuse, censée avoir protégé Moscou contre l’invasion de Tamerlan en 1395. Elle a son jour de fête, le 3 juin, et on y raconte qu’en décembre 1941, les Allemands approchant de Moscou, Staline aurait ordonné que l’icône soit mise dans un avion qui fît le tour de la capitale assiégée. L’armée allemande commença à se retirer quelques jours après…

Cette icône du XIIème siècle, tempera sur bois d’un mètre sur 70 cm, précieusement conservée à Moscou, aurait été réalisée par le peintre Grégoire en utilisant le calque inversé (copie spéculaire) de l’icône de la Vierge, peinte par l’évangéliste Saint-Luc.

Notre Dame de Vladimir, Russie, XIIème siècle

C’est une icône dite de type « éléousa » (en grec ancien έλεος/éléos : compassion et pitié), type qui souligne le caractère maternel de la Vierge. Sa puissance évocatrice tient à une conjonction exceptionnelle d’émotions humaines et de majesté religieuse. Le regard profond de la Vierge, alliant présence émotionnelle et forte intériorité, semble interroger l’observateur. Sa tunique, décorée d’étoiles et bordée d’un galon précieux, conjugue sobriété et élégance. Le vêtement tissé de fils d’or de l’Enfant Jésus suggère la majesté divine, bien que sa gestuelle soit tout enfantine. Les deux visages se touchent tendrement. Il émane de l’ensemble douceur et sérénité, dans un équilibre d’une grande harmonie, que renforce le contraste entre les couleurs dorées et le noir de l'habit de Marie.

Je pourrais rester longtemps en méditation devant cette icône que je trouve extrêmement apaisante. J'imagine combien de telles icônes ont pu renforcer l’identification des hommes à l’Enfant Jésus, noble et fragile, accueilli dans les bras de sa Mère comme dans un refuge. Nous avons bien là le pressentiment, l’évocation de l’aspect maternel du divin qui s’était absenté de l’imaginaire religieux avant l’émergence du culte marial.

La puissance de l’image maternelle est d’ailleurs telle que les bouddhistes du mahayana, dit bouddhisme du grand véhicule, présent en Asie de l’Est, Chine, Vietnam, Corée et Japon, l’invoquent dans la pratique de la méditation tonglen. Cette branche, connue en Occident sous le nom de bouddhisme tibétain, est marquée par l’ouverture du cœur et la compassion.

Devenir un bodhisattva, un être éveillé, moine ou laïc, s’est faire le vœu de rester dans le monde pour aider tous les êtres vivants à se délivrer de la souffrance. L’Éveil parfait et complet vise à recevoir la bouddhéité pour s’illuminer afin d’encourager les autres à atteindre cet état. Et cela est accessible à tous : tout individu porte en lui la nature du Bouddha. Dans cette vision, l’amour et la bienveillance sont donc jugés aussi importants que la sagesse ou la compréhension profonde.

La pratique de la méditation tonglen, résumée d’une manière extrêmement simplifiée, consiste précisément à inspirer la douleur de la personne que l’on souhaite soulager et à expirer ce que l’on souhaite lui envoyer – la joie, l’apaisement, le bonheur… Pour en faciliter la découverte et favoriser l’ouverture du cœur, les enseignants demandent aux débutants d’imaginer l’amour d’une mère, qui prendrait la peine de ses enfants sur elle et leur donnerait toute son affection, tant est grand le besoin d’une figure féminine et maternelle pour susciter compassion et abnégation.

Cette approche va à contre-courant de notre habitude – et réflexe – à se protéger et à fuir notre souffrance comme celle des autres. C’est une pratique de compassion envers soi et envers les autres. Cette méditation s’applique déjà à soi-même, puis à notre entourage, puis progressivement elle pourra s’élargir à l’ensemble des vivants, y compris à nos ennemis et aux personnes que nous n’aimons pas…

Peut-être est-ce en cela, ce recours à l’image de la mère aimante, qu’il est possible de sentir le rôle de ce que les chrétiens appellent l’intercession de Marie. Marie qui porta le Fils, -– Dieu fait homme ou homme fait Dieu ? à la fois humaine et mère de Dieu, permet aux deux dimensions de s’interpénétrer. Les prières déposées devant elle entrent, de façon quasi tactile, en relation avec un monde divin féminin, qui inspire plus facilement la consolation que la violence coutumière des hommes.

Aujourd’hui où se développe à nouveau l’idée du féminin sacré, à travers publications, stages, rencontres, peut-être l’heure est-elle venue de redécouvrir la composante maternante de D.ieu, celui que, dans sa belle traduction de la Bible, André Charouqui, traducteur de la Bible et du Coran, nomme le Matriciant. Ainsi pour Isaïe 14, 1 : « Oui, IHVH-Adonaï matriciera Ia‘acob, il choisira encore Israël. » La racine hébraïque ra'ham (H7355 dans le lexique de Strong), signifie aimer profondément. Comment mieux en rendre la force qu’en lui associant l’image de la matrice, dans laquelle la mère accueille l’enfant ? N’est-ce pas là l’image du plus dévoué amour, celui que cherche à incarner tous les hommes de bien, à l’image celui de Marie pour Jésus, reflet miroir de l’Amour de D.ieu pour son peuple ?

Puissions-nous, nous aussi, inspirés par ces exemples, avoir de la compassion et de l’amour pour tous les vivants, et hâter l’heure où ce monde sera à nouveau un Gan Eden, un Jardin des Délices, pour tous !

18 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

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