Sixième jour – Vie spirituelle

Changer. Travailler sur soi. Se développer spirituellement. S’épanouir.

Ces expressions suggèrent la possibilité d’accueillir une Vie autre que notre condition présente et que cette ouverture à l’inconnu soit le moyen d’accéder à une existence plus vaste et plus captivante. En somme le bénéfice espéré d’un tel cheminement est de jouir d’un plus grand bonheur et c’est en effet le plus souvent la motivation qui pousse l’individu à entreprendre cette démarche.

Plus largement, une observation attentive des comportements humains dans toutes les sociétés et cultures amène à conclure que, quelle que soit la forme que prend sa recherche, la dynamique qui pousse l’homme à agir est celle de la quête du bonheur. Celui qui n'en trouve plus l’issue ou qui en perd l’espérance entre en “dépression”, maladie qui peut mener au suicide.

De l’ermite qui se met à l’écart, espérant se rapprocher de Dieu, au riche homme d’affaires qui multiplie les biens et les plaisirs et même jusqu’au serial killer qui jouit d’infliger mort et souffrance pour croire y échapper, cette poursuite du bonheur prend des formes résolument diverses, parfois totalement aberrantes et incompréhensibles à celui dont la réflexion est entravée par des préjugés culturels ou claniques ou par des réactions émotionnelles trop vives.

Mais derrière cette course éperdue, l’homme souffre viscéralement de la mort qui l’attend. Il faut jouir toujours plus de la vie, chacun ayant une idée ou un ressenti confus de ce que peut être le bien-être pour lui, afin d'échapper quelques instants, le temps d’un battement d’ailes face aux milliards de milliards d’années-lumière de l’univers, à l’omniprésence de la mort.

Voilà la pierre d’angle sur laquelle se bâtissent les existences...

— Et dans cette tension terrible à conquérir la félicité face à cette mort où chacun sera seul, nous nous coalisons de manière grégaire et conformiste avec ceux qui ont le même “remède”, même mode de pensée ou même mode de vie, même façon de provoquer ce frémissement intérieur qui nous fait sentir plus grand, comme si nous devions par le nombre vaincre la peur panique qui nous saisit quand nous sommes seuls devant le vide béant de l’insupportable issue. Et dans chaque coterie, une sommité trouve finalement à se distinguer par son verbe, sa prestance ou son statut et nous voilà séduits et rassurés d'avoir été favorisé d'une autorité à laquelle obéir comme incarnation de la Puissance et de la Vérité. C’est ainsi que commencent les dominations et que meurent la liberté et la pensée critique. Car les générations se succédant, nous finissons par être tellement habitués aux normes et systèmes mis en place par les notables successifs que, même s'ils s'avèrent aller contre nos aspirations les plus profondes, nous les acceptons sans aucune réflexion comme des évidences qu’aucune autre alternative ne peut plus remettre en cause.

Si la peur de mourir devient plus pressante, à cause d’une épidémie, d’une crise sociale importante, voire d’une guerre, nous sommes même prêts à tous les renoncements, y compris à nos “valeurs” les plus précieuses. Que les puissants fassent encore un peu s'amplifier la peur générale, grâce à la bonne parole relayée incessamment par les médias de masse, cela suffira à persuader les effrayés que les solutions imposées d'en haut sont “pour le salut du peuple” les seules possibles, et très vite les quelques esprits libres, qui oseront poser des questions ou proposer une alternative, se verront mis à l’écart comme des lépreux, accusés d'être des ennemis de la démocratie et futurs grands coupables de la catastrophe, c’est-à-dire de la mort de tous les autres...

Ce rapport entre la peur viscérale de la mort et la soumission du plus grand nombre, au prix de leur liberté, à ceux qu'ils perçoivent comme des sauveurs, est une clé fondamentale pour comprendre de nombreux comportements individuels et collectifs. Je ne fais ici que l’esquisser, car cela demanderait d’amples développements incompatibles avec le format de ce journal de réflexions au fil de l’eau. —

Face à la mort terrible, jouissant tout au plus de quelques bonheurs et sécurités provisoires acquises à grand prix, pourquoi et comment le travail sur soi et le développement spirituel nous permettraient-ils une “existence plus vaste et plus captivante”? En quoi ce cheminement exigeant serait une meilleure alternative que le consumérisme effréné, le pouvoir sur les autres ou la domination intellectuelle, pour se réaliser dans ce monde et y trouver une compensation à la disparition finale ?

C'est la question légitime qui m'est souvent posée lors de discussions sur le sens de la vie. Il est d'abord nécessaire de préciser le sens de ces mots, car l'expérience montre à quel point les mots ne portent que l'idée qu'on en a acquise et l'expérience qu'on en a vécue, et, comme cela est différent pour chacun, cela complique énormément la clarté du débat et favorise les quiproquos. Le plus souvent, dans l'empressement à vouloir persuader ou dans la résistance à se laisser influencer par l'autre, déjà classé selon son aspect, son “look” comme on dit maintenant, ou son ton, dans les personnes favorables ou défavorables qu'il est bon d'écouter ou de contrer, on ne cherche plus à comprendre, on entend sans écouter vraiment. Écouter l'autre est un savoir-faire, qui se développe plus on surveille ses propres réactions et impressions et plus on se dispose à l'accueillir... Pour cela il faut aussi avoir longuement accueilli et observé ce qui se passe en soi !

La vie spirituelle nous confronte à ce qui dépasse notre compréhension. C'est bien là le premier paradoxe et le premier écueil pour celui qui en choisit le chemin pour y trouver des réponses. Quelle que soit la voie qu'il emprunte, qu'il trouve ses repères initiaux dans les traditions religieuses ou dans le bric à brac des nouveaux courants spirituels qui foisonnent depuis le milieu du vingtième siècle, l'impétrant se trouvera confronté à des dimensions qui dépassent largement la compréhension et la perception qu'il peut avoir de lui-même et du monde. Voilà sans doute la différence majeure avec ce qu'on appelle le développement personnel, où il s'agit justement de développer sa “personnalité”, voire de se soigner, et d'aller mieux avec soi-même, sans pour autant reconsidérer sa place et sa destinée au milieu de l'infini du vivant avec les conséquences que cela peut avoir dans l'environnement social.

Quel que soit le “logiciel” de pensée adopté, le système de représentation choisi, suite à la rencontre d'une personnalité éclairante ou en raison de l'origine familiale, rentrer dans la vie spirituelle nous impose de laisser les questions ouvertes et d'accepter qu'évoluent en permanence notre compréhension des textes et notre perception de nous-même et des autres. Celui qui s'arrête en chemin dans une posture dogmatique ou dans des pratiques revendiquées comme étant les seules valables tombe de vie spirituelle en religion. J'entends par religion les systèmes figés par lesquels des hommes, de bonne volonté sans doute, ont cru nécessaire d'organiser la foule des croyants et de leur tracer un chemin repérable. Je ne doute pas pour autant qu'il y ait dans chaque religion des hommes de bien et d'amour qui ont réussi à y préserver la vitalité de leur démarche spirituelle malgré les entraves du cadre religieux. Je peux témoigner en avoir rencontré plus d'un dont j'ai beaucoup appris, dans le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme, le judaïsme et l'islam et d'autres courants plus minoritaires, comme je peux témoigner y avoir constaté que la plupart des coreligionnaires y ont abandonné la vie spirituelle pour retomber dans l'application routinière de la doctrine, des obligations et des techniques, parfois sans plus de réflexion et de manière toute identitaire, se transformant de vivants en porte-drapeau orgueilleux de leurs certitudes collectives.

La vie spirituelle, si elle laisse les questions ouvertes quand à notre compréhension parfois même de ce qu'on y expérimente, aiguise peu à peu notre sensibilité face à l'infinie merveille du Vivant. Elle nous incline à l'humilité et à la gratitude, elle nous tourne vers la simplicité tant elle apprend à faire peu à peu le tri entre nos automatismes de comportement, acquis par l'éducation et la culture, et les émotions nouvelles qui nous traversent, comme un enfant qui s'éveillerait à nouveau et se mettrait à rire. Peu à peu le cœur, engourdi par la violence du monde et la peur d'être blessé, accepte d'être touché par une autre dimension, indéfinissable et douce, il se remet à battre à un tempo plus naturel et réapprend à aimer. Alors tout peut s'ouvrir, les portes du Royaume s'entrouvrent, libéré de la peur et de la colère qu'engendrent nos frustrations et nos attentes déçues, nous portons un regard plus généreux sur les autres, plus patient et plus attentif, nous commençons à voir l'immense souffrance de l'humanité, l'Amour devient peu à peu l'unique moteur pour avancer vers la Vie qui se dévoile.

Car il s'agit bien de cela, d'un changement progressif d'état, nous nous dégageons peu à peu de notre ego tellement tourmenté, prédateur et vorace, pour laisser de la place au développement d'une autre partie de nous-mêmes, la partie connectée à l'infini, la Part du Divin en nous, celle qui est finalement une poussière infime du Divin.

Certains parlent de la différence entre notre personnalité, du latin persona qui veut dire le masque, grâce auquel les acteurs romains projetaient leur voix et donnaient vie à leur rôle, et notre essence, la part très intime qui préexiste à toute l'imprégnation de l'incarnation. La personnalité comprend tout l'acquis de l'expérience personnelle, le culturel, le comportemental, tout ce qui s'est engrangé dans l'inconscient, et, comme c'est la part qui se développe dans l'interaction avec le monde et qui peu à peu prend plus d'importance, elle finit par nous voiler notre essence qui reste à l'état d'enfant non développé dans le meilleur des cas. Autrement dit notre personnalité, qui devrait être notre interface avec le monde, notre outil pour vivre ici-bas notre essence, devient plus forte que celle-ci au point de se prendre pour elle et notre essence se meure peu à peu dans le carcan de la personnalité.

Dans la tradition juive, les sages d'Israël parlent de la nécessité de pratiquer le “bitoul”, l'effacement du moi, pour laisser place au Divin. Avant Pessah, la Pâques juive, les familles orthodoxes veillent à éliminer de la maison toute trace de “hametz”, toute miette de pain levé, dont la pâte, faite de l'un des cinq types de céréales (blé, orge, avoine, seigle, épeautre), a gonflé par fermentation au contact de l'eau. Pendant huit jours, ils vont ne manger que des matsot, galettes de pain azyme qui rappellent que le peuple hébreu est sorti précipitamment d’Égypte, où il était maintenu dans l'esclavage, sans avoir le temps de faire lever sa pâte. Mais le sens profond signifie que, s'il était resté du pain levé parmi les Hébreux, ici symbole de l'ego gonflé par l'orgueil, D.ieu n'aurait pas pu libérer les hébreux du double esclavage social et spirituel dans lequel ils étaient en souffrance.

Ainsi notre être le plus intime, et qui nous est le moins connu, ne peut reprendre son développement qu'à condition que nous nettoyions nos écuries d'Augias, encombrées de nos salissures depuis tant d'années accumulées, -– comme l'indique symboliquement ce cinquième épisode des douze travaux d'Hercule, autre représentation symbolique du chemin spirituel, afin qu'il puisse trouver à nouveau en nous un espace où reprendre peu à peu sa place.

A travers ce réveil de sa dimension spirituelle, l'individu en marche va peu à peu se découvrir travaillé par une conscience qui lâche toujours plus prise avec le monde de l'extériorité et lui ouvre un espace de vie intérieure toujours plus riche. Quelque chose de tranquille et d'indéfinissable s'établit et devient le point d'observation et de sérénité auquel il devient toujours plus facile d'accéder. Cet endroit est un endroit touché par l'hors-du-temps, un endroit préservé de la mort, c'est l'âme qui se met à grandir et se renforcer et qui devient comme la présence de l'éternité en soi. Un endroit d'où tout s'éclaircit et qui permet de voir le réel différemment, avec les yeux de l'esprit et du cœur.

Commencer à atteindre cet état où la mort apparaît comme un passage vers une autre vie pressentie, déjà un peu vécue ici-bas, vaut toutes les richesses extérieures et bien plus. C'est pourquoi la vie spirituelle apparaîtra peu à peu à l'homme de demain comme l'horizon du bonheur ultime, la dimension à partir de laquelle peut se construire la paix et la réconciliation avec soi-même et avec tous les hommes.

Là est la Source de l'Amour Infini qu'avait retrouvé Yehoshua, Jésus de Nazareth, et dont le monde d'aujourd'hui a besoin plus que de toutes les politiques.

15 août 2021 – © Jérôme Nathanaël

— Photo Bady Abbas

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